La légende des Guaranis
Durant les premiers mois, incapable de faire autre chose, il était resté allongé sur sa paillasse, se levant uniquement pour se nourrir ou chasser les bêtes sauvages, probablement attirés par l’odeur de la mort. Les jours passant il reprit espoir et courage et s’attacha de nouveau à la vie. Lentement, il renaissait. Mais cet homme ne ressemblait en rien au précédent ; sa musculature s’était affaissée, ses joues s’étaient creusées… Se souvenant des dernières volontés de sa femme, il se mit à réfléchir à la façon de laisser une trace de son passage. Ayant toujours aimé travailler de ses mains, une idée jaillit de son esprit : la sculpture. Il se dit : « Pourquoi pas ? ». Il arpenta alors la forêt en quête de matériaux différents : bois, pierres, plantes… »
« Zolma! cria une douce voix féminine.
- Oui mère, j’arrive…
Le jeune garçon laissa, à regret, son livre sur son lit de bois afin d’aider sa mère. Yara, comme à son habitude, préparait le repas et souhaitait que son fils l’aide. Ils vivaient tous deux, dans une petite hutte, à proximité du peuple des Guaranis avec qui ils entretenaient des contacts réguliers. Ceux-ci étaient anciens, étroits et avaient débuté lors d’une journée d’hiver lorsque les Guaranis avaient sauvé la mère de Zolma. Elle n’était alors âgée que de cinq ans tout au plus et était aux prises avec une horde de singes. Après l’avoir sauvé, le chef de la tribu l’avait recueilli et elle avait grandi comme l’une des leurs. Au fur et à mesure qu’elle vieillissait, il lui avait enseigné tous les secrets de son peuple et quand elle fut en âge de se marier, elle prit pour époux un membre de la tribu, le futur père de Zolma. Mais les conquistadors étaient arrivés, amenant avec eux maladies et mort. Pendant quelques années, les guaranis étaient restés sous le joug de ces hommes avant de se révolter. Malheureusement, au cours de cette rébellion, le mari de Yara s’était fait tué par le bâton de feu d’un colon. Yara avait mis des années à s’en remettre avant de prendre la fuite avec son fils. Toute la tribu les avait alors suivis. Ils avaient migré vers l’ouest, marchant à bonne allure avant de s’installer dans une plaine au cœur de la forêt. La mère de Zolma, s’était mise un peu à l’écart de sa famille, portant encore le deuil de son mari. Malgré tout, les contacts avec les Guaranis avaient été maintenus pour que son fils puisse s’épanouir avec les jeunes de son âge.
- ZOLMA !!! répéta Yara d’une voix plus autoritaire.
Il arriva alors, un air bougon inscrit sur son visage et commença à déchiqueter des infernos verdes*. Il n’écouta même pas Yara qui lui exposait les raisons de la venue de son grand-père adoptif aujourd’hui et se remit à rêvasser. Son nouveau livre l’absorbait totalement. C’était…comme s’il existait à travers le livre ! Sentiment pour le moins étrange ! C’est pourquoi il devait aller voir son grand-père, pour qu’il lui donne des explications quant à la provenance du livre car c’était lui qui lui avait offert pour son quatorzième anniversaire. Il demanda donc l’autorisation de sa mère pour s’y rendre après avoir déjeuner :
- Mais tu ne m’as donc pas écouté ? répliqua sa mère.
- Comment… ? questionna t-il incrédule.
- Ton grand-père ainsi que la tribu partent cette après-midi. Les conquistadors se rapprochent dangereusement de nous. Nos populations se déciment lentement. Les hommes d’une autre tribu sont arrivés il y a de cela quelques jours et l’ont mis au courant de la situation. Avec les plus sages du conseil, ton a décidé que le mieux pour les siens était de migrer, une nouvelle fois, vers l’ouest. Il était venu me proposer de l’accompagner, j’ai décliné son offre…
- Mais pourquoi mère ? Tu sais qu’en restant ici nous risquons de mourir si ces hommes blancs arrivent ici. Tu sais également que si grand-père a pris la décision de partir si précipitamment c’est que la menace est grande et que…
- Et je sais surtout que si nous partons nous ne reviendrons jamais, le coupa sèchement Yara. Tout ce que nous possédons est ici. En partant, nous risquons autant qu’en restant. Rien ne garantit que nous ne tomberons pas sur une tribu adverse qui nous massacrera jusqu’au dernier. Crois-moi, ma décision est mûrement réfléchie, nous ne partirons pas.
Zolma comprit que sa mère venait de clore la discussion et que rien ne la ferait changer d’avis. Mécontent, il se leva d’un bond, courut jusqu’à son lit, se saisit de son livre et sortit précipitamment de chez lui. Ivre de rage, il ne s’arrêta de courir qu’aux abords d’un clair ruisseau à bonne distance de chez lui… Essoufflé, il prit à peine le temps de déposer le récit sur la berge et d’ôter ses vêtements avant de plonger, tête la première, dans cette eau limpide. Il y resta plus d’une heure, s’amusant à se laisser porter par le courant puis à le remonter à la force de ses bras et de ses jambes. Se sentant calmé, il sortit de l’eau et s’allongea sur un rocher, laissant le soleil lui lécher la peau. Séché, rhabillé et apaisé, il reprit la lecture de son livre. Au fil du temps, il se laissa de nouveau emporté par le tourbillon merveilleux du roman… Le temps défilant avec les pages le vieil homme avait modelé de nombreux objets jusqu’à l’apothéose de son œuvre : une statuette ornée d’or et de rubis, les plus beaux qu’il avait pu trouver, et finie par un bout arrondi en pierre polie… Deux mois, c’était le temps qu’il y avait consacré et ce soir là, après avoir achevé ce nouvel objet, il se sentit si lasse qu’il devinât que sa fin était proche. Il avait maintenant 56 ans et venait d’achever sa dernière œuvre… Pris alors d’une crainte soudaine qu’un importun ne vienne, après sa mort, et ne dérobe sa statuette, l’homme rassembla quelques affaires et se mit en quête d’une cachette. Il saisit alors la statuette entre ces mains et ressentit la douce chaleur qu’elle dégageait au contact de sa peau. Elle brillait de mille feux…
- Et mince !grogna Zolma.
Et pour la seconde fois de la journée il dut refermer le manuscrit, la nuit commençant à tomber. Il se mit rapidement en marche, essayant de se souvenir du chemin qu’il avait emprunté avant d’arriver ici. En vain… Déjà, le soleil était presque mort à l’horizon, il fallait qu’il trouve un endroit sûr où passer la nuit et vite ! Marchant prudemment, pour ne pas faire de mauvaises rencontres, il s’éloignait sans le savoir de plus en plus des siens. Soudain, dans la semi obscurité, il sentit un frôlement rapide près de sa jambe droite. Paniqué, il leva la tête et aperçut, une cabane perchée dans les arbres. Agile comme un singe, Zolma grimpa jusqu’à elle. Après inspection des lieux, il se blottit en boule contre un mur et épuisé, se laissa prendre aux jeux des rêves…
Ce fut le doux gazouillement des oiseaux qui le tira de sa torpeur le lendemain matin. Un peu déboussolé, il prit quelques instants pour se remémorer les événements de la veille, puis, observa avec attention la cabane qui lui avait servi de refuge. Personne ne l’habitait et pourtant un vieux lit prouvait que ce lieu avait abrité quelqu’un bien des années auparavant. Sa petite enquête l’amena dans une petite pièce à l’arrière de l’habitation. Et quelle ne fut pas sa surprise de découvrir des dizaines et des dizaines de statuettes !! Toutes ces découvertes éveillèrent la curiosité du jeune garçon : Qui était donc l’auteur de ces superbes œuvres ? Tant de questions se bousculaient dans sa tête. Une idée germa dans son esprit. Et si …? Non ! Ce n’était pas possible ! Et pourtant, aussi étrange que cela lui paraisse, la fiction et la réalité se ressemblaient tellement… Vite, le vif garçon courut chercher son livre qui était resté dans la pièce principale… les dernières pages étaient déchirées… seuls quelques mots demeuraient : « Ombre du pic » « laisse-toi guider » « Héritier ».
Après forte réflexion, la curiosité l’emporta sur la sagesse du fils de Yara. Le garçon décida de découvrir ce que cherchait à dissimuler le livre. Et sans plus penser à sa mère, il réunit en peu de temps quelques affaires. Mais quelle direction prendre ? « Réfléchis, réfléchis ! se dit Zolma. Que ferait papy ? »… L’OMBRE DU PIC !! Ces mots, qu’il avait trouvé à la fin du livre, et si cela correspondait à l’ombre de la grande pierre élevée dont lui avait souvent parlait son grand-père ? N’ayant pas d’autres idées, il espéra que c’était la bonne direction et s’enfonça dans la forêt. Marécages, rivières, lianes, serpents, toutes ces difficultés, il du les affronter. Et un beau matin, il vit, se dressant devant lui, ce pic qui semblait monter au ciel indéfiniment. Il s’approcha doucement, impressionné par cet étonnant édifice créé par la nature. C’est alors qu’il entendit des voix qui s’approchaient de l’endroit où il se trouvait. Il se cacha derrière un épais tronc d’arbre et observa la scène. Deux hommes blancs marchaient… des conquistadors ! Il reconnut leur langue, qu’on lui avait forcé à apprendre étant jeune, et écouta leur conversation :
- …et qu’allons nous faire de ce village de Guaranis, avec cette femme blanche ?
- Aucune idée ! Comment qu’elle a fait pour sretrouver là cte fille ? C’est quoi son foutu nom déjà ?
- Yara à cque j’ai compris…
A la seconde même où Zolma entendit le prénom de sa mère, son cœur fit un bond dans sa poitrine. Sa mère était entre leurs mains ! Il continua, malgré sa tristesse, à écouter la conversation :
- …jpense que Cortès va les mettre aux mines, comme les autres. De toute façon, y sont bons à rien, au bout d’un mois de travail, y sont déjà mort et faut les remplacer par des nouveaux.
- Tu parles ! Sa priorité en ce moment, c’est de trouver cette statue dont lui a parlé le chef de ces Guaranis. Selon les croyances ancestrales de ce peuple, elle aurait le pouvoir de changer des évènements passés … Cortès veut à tout prix s’en emparer !
A l’évocation de la statue, Zolma comprit la raison pour laquelle son grand-père lui avait confié le livre. Il fallait qu’il retrouve la statue avant ce Cortès ! Le temps jouait désormais aussi contre lui puisqu’il n’était plus le seul à connaître l’existence de ce trésor… Le père de Yara avait parlé, sûrement sous la torture. Les deux colons s’étant éloignés, Zolma s’approcha le plus rapidement et le plus silencieusement possible du pic… La nuit tombant, il suivit alors l’ombre qui s’en dégageait et arriva devant un arbre gigantesque. La statuette n’était tout de même pas cachée tout en haut de l’arbre ? Non ! C’était impossible. Zolma décida cependant d’attendre le matin, la nuit portant conseil…
Il ne dormit pas bien cette nuit là. Il rêva de sa mère prisonnière dans une grande cage l’appelant au secours… Mais lui, son fils, ne pouvait bouger, ses muscles étaient crispés, aucun son ne sortait de sa bouche… Des mains le saisirent alors et l’emmenèrent loin de sa mère… de son peuple. Les mains qui le tenaient le jetaient à présent dans un immense trou… et il tombait… tombait… A la surface, il percevait encore le rire strident lancé par des hommes… Il se réveilla en sursaut, trempé de sueur, le soleil était déjà levé depuis un bon moment. Au dessus des arbres, le ciel était gris et orageux. Le garçon respira plusieurs bouffées d’air avant de reprendre son observation de l’arbre. Il vit alors, incrusté dans l’arbre en espagnol, des rimes qu’il n’avait pu apercevoir la veille dans le noir…
« Héritier de ces terres,
Tous ces arbres ont un Père.
Respire en bien son air,
Creuse en aussi la terre,
Tu trouveras sa chair… »
Zolma prit le temps de réfléchir à la signification de ces vers. Et après mûre reflexion, il saisit une pierre et commença à creuser au pied du majestueux arbre… Le sol était humide et mou, ce qui facilitait grandement son travail. Soudain, ses mains rencontrèrent une matière plus dure et plus lourde qu’auparavant. Excité, il accéléra la cadence, déterra totalement sa trouvaille et manipula, nettoya, retourna en tous sens la statuette - car il s’agissait bel et bien de la statue !!- entre ses mains. La statuette qu’il détenait était encore plus belle que ce qu’il s’était imaginé à travers la description du livre. Deux grands yeux verts, tels des émeraudes, attiraient l’attention de Zolma. Ceux-ci étaient eux-mêmes encadrés par des parures dorées et rougeoyantes qui n’avaient pas été abîmées par le temps… Il continua ainsi son observation sans se douter que deux paires d’autres yeux le fixaient avec la plus grande attention…
Tout à coup, un bruit derrière lui... Il eut juste le temps de se retourner et d’apercevoir, fondant sur lui, les deux espagnols de la veille. En quelques instants, les hommes étaient sur lui et tentaient de lui arracher sa trouvaille des mains. En moins d’une minute, il fut à leur merci… :
- Alors, sauvage, on se ballade ? Tu sais que tu possèdes un bien beau joujou entre tes mains. Tu ne voudrais pas me le prêter ? demanda ironiquement le plus grand des hommes.
- Ne me touchez pas ! riposta Zolma.
- Oulala ! Mais tu sais que ce n’est pas bien de désobéir aux ordres… ! Antonio, arrache lui des mains ! commanda l’homme au second.
Aussitôt dit, aussitôt fait … Mais le sinistre sourire qui s’était trouvé quelques secondes auparavant sur son visage disparut immédiatement au contact de la statue pour laisser place à un rictus de douleur… L’homme lâcha l’objet et regarda ses mains, elles étaient brûlées au second degré et saignaient abondamment.
- Viens Juan, laisse ce gamin et sa sculpture stupide ici et rentrons au campement. Nous parlerons de tout ceci à Cortès et il avisera du comportement à adopter… déclara le petit homme.
Sur ces mots, les deux hommes s’éloignèrent, laissant Zolma allongé par terre. Le garçon regarda les hommes s’en aller et se releva. Insensible au danger, il décida de les filer pour trouver le campement et probablement son peuple.
Bien des minutes plus tard, Zolma se retrouva devant un petit village où trônait une immense cage dans laquelle s’entassaient les membres de sa tribu. Il se dissimula derrière un fourré et observa le va et vient des gardes qui protégeaient le camp des bêtes sauvages. Il attendit alors la nuit pour agir…
- Papy, papy… chuchota le garçon
- Ah ! Mon petit, tu es enfin arrivé ! J’attendais ta venue avec impatience ! Tu as la statue ? questionna le vieil homme.
- Oui… Mais il faut que je vous fasse sortir d’ici…
- Non ! Nous n’avons plus le temps, écoute moi plutôt. Force sur la visse qui est sur le bas de la statue, et fais un tour en prononçant le nom de notre peuple… mais attention, pas plus ! Ce tour te fera revenir cent ans en arrière à l’époque de mon grand-père, dans notre tribu. Préviens-le que des conquistadors menacent et qu’il faut qu’ils les tuent…
- Hep là-bas ! Que se passe-t-il ? hurla un garde qui avait surpris l’importun.
- Vite mon Zolma ! Le temps presse ! insista le grand-père.
Et c’est sur ces dernières paroles que Zolma partit… Il saisit la statue dans sa main gauche et entreprit de tourner la visse. Son cœur battait la chamade, derrière lui, il entendait les pas de l’homme qui se rapprochait… Soudain il entendit une détonation et un cri de douleur lui échappa . Il baissa la tête et vit un long fil rouge et chaud s’écouler de son ventre… La visse s’était décoincée et dans un dernier effort il lui fit faire un tour en arrière. Il sentit alors le vent se lever, tout tournoyait autour de lui… Il ne sut combien de temps dura cet étrange voyage mais lorsque celui-ci fut fini, il s’effondra sur le sol, ivre de douleur. Des hommes, des guaranis, d’après la peinture peinte sur leur visage se précipitèrent vers lui, le prenant pour l’un des leurs…
- Méfiez-vous des conquistadors… ils nous extermineront tous… chuchota Zolma dans un dernier souffle.
Il était mort. Il était mort et n’avait pas eu le temps de véhiculer son précieux message.
C’est ainsi que la folie des hommes conquérants, venus des terres européennes à la recherche d’or, avait tué le dernier espoir des guaranis. Leur liberté allait bientôt disparaître et avec elle, bon nombre de tribus.
De nos jours, l’histoire que vous venez de découvrir est devenue une légende… Mais beaucoup se questionnent encore: Quel serait le présent des Guaranis si Zolma, fils de Yara, elle-même fille d’un homme espagnol, avait réussi sa mission.